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France: la liberté de la presse à l’épreuve du capital

En France, nombreuses institutions médiatiques sont détenues par des groupes industriels tels que Bouygues, Dassault ou encore Lagardère.

Ces derniers ne cherchent, sans doute, pas la rentabilité financière à travers l’activité médiatique, mais veulent plutôt se forger une image au service de leurs activités…

Cette omniprésence de riches industriels dans le domaine de l’information met-elle en péril la liberté de la presse? Les organes de presse, ainsi possédés sont-ils vraiment indépendants et libres d’écrire ce qu’ils jugent pertinent? Ne sont-ils pas soumis à une quelconque pression ou droit de regard?

Ces inquiétudes ne datent pas d’hier. La dépendance des médias au pouvoir politique et celui de l’argent est en effet une éternelle problématique, alimentant aussi bien les débats que les recherches.

Et les exemples ne manquent pas, même en France.

En 2011 déjà, la radio Europe1 consacrait une émission complète à la mainmise des industriels sur la presse.

Odile Benyahia Kouider, grand reporter, y avait expliqué que : “avec ces grands industriels qui contrôlent les journaux, ça devient de plus en plus difficile quand on est dans certains secteurs, en économie peut-être, d’écrire sur certains sujets”.

Pour illustrer son propos, elle prendra notamment l’exemple de Vincent Bolloré en expliquant : “quand j’étais journaliste à Libération, j’ai dû écrire sur les affaires de Bolloré, quand il est rentré dans le groupe Pathé, alors qu’il était actionnaire de Libération. C’était un sujet très compliqué(…). Il n’y a pas d’indépendance”.

L’ironie de cette émission d’Europe1 consistait à critiquer les grands groupes détenant des médias sauf Lagardère, propriétaire de ce média. Les journalistes et invités à cette émission ont-ils été juste briefés, sinon plus?

Ces questions se posent naturellement lorsque de grands organes de presse sont détenus par de puissants et richissimes milliardaires, à l’image notamment de Bernard Arnault, l’homme d’affaires français de 68 ans, aux commandes du Groupe Arnault et de Christian Dior.

Il est la première fortune de France et la 11ème au monde d’après le classement annuel du magazine Forbes.

Au-delà du groupe LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy) qui comprend les enseignes de luxe Céline, Kenzo, Givenchy ou encore Fendi, Bernard Arnault est également propriétaire d’organes de presse, dont le journal Le Parisien, Les Echos et Radio Classique.

Et Médiapart de révéler que “des journalistes du Parisien dénoncent l’emprise de Bernard Arnaud” et qu’ils “déplorent des articles complaisants envers leur propriétaire”.

Dans un communiqué envoyé aux salariés du journal, le Syndicat National des Journalistes (SNJ) considère que “Bernard Arnault s’invite trop souvent dans les pages du Parisien”.

Un élément bien précis est venu mettre récemment le feu aux poudres.

Alors que l’enseigne de grande distribution Carrefour, en parti détenue par Bernard Arnault, annonce un plan social d’envergure avec la suppression de près de 4500 postes dans toute la France, le quotidien focalise sur les 2.8 milliards d’euros investis par le groupe dans le développement numérique.

C’était, le 24 janvier, lorsque le Parisien a choisi de mettre en couverture “l’Homme qui veut révolutionner la grande distribution” en la personne d’Alexandre Bompard, PDG de Carrefour. Un choix éditorial sujet, donc, à interrogation.

Un choix qui fait évidemment grincer des dents à la SNJ. Il estime que “plus de deux ans après le rachat de notre titre, nous sommes nombreux à ne, parfois, plus reconnaître notre journal”, avouant également se poser des questions sur “le degré d’indépendance” de leur direction éditoriale.

Un autre exemple, en novembre 2017, le Canard Enchaîné révélait que suite aux publications du journal Le Monde concernant l’implication de Bernard Arnault dans l’affaire des “Paradise Papers”, l’homme d’affaires avait décidé de sanctionner le journal en le privant de la publicité prévue pour son groupe jusqu’à fin 2017, soit un manque à gagner de 600 mille euros pour le quotidien national.

Médiapart avait, d’ailleurs, dénoncé une “opération punitive de Bernard Arnault contre Le Monde”.

En 2017, Reporters Sans Frontières (RSF) avait rendu son rapport annuel sur la liberté de la presse en estimant que “jamais la liberté de la presse n’avait été aussi menacée”.

– Un classement critique

La France dégringole en 39ème position dans le classement mondial de la liberté de la presse et, pour RSF, “la situation n’a jamais été aussi mauvaise depuis 2013”.

Si la France était légèrement remontée au classement, RSF explique que “cette remontée est principalement mécanique, après la chute qu’elle avait connue en 2015 suite aux tueries de Charlie Hebdo”, puisqu’aucun journaliste n’a été tué en 2016, contrairement à 2015.

Pour Christophe Deloire, secrétaire générale de RSF, deux problématiques mettent en danger la liberté de la presse.

Cité par le journal Le Monde, il met en garde contre le fait que “certains responsables politiques multiplient les attaques contre les médias” et le fait qu’il “devient normal d’insulter les journalistes, de les faire siffler et huer lors de meetings politiques”.

Mais ce n’est pas la seule inquiétude de l’ONG. Son rapport mentionne également que “le nombre de ceux qui les détiennent (organes de presse) s’amenuise peu à peu, aggravant ainsi leur dépendance aux pouvoirs politiques et économiques”.

RSF prend, à titre d’exemple, le riche industriel Vincent Bolloré “qui n’a jamais caché son intention de peser dans les contenus éditoriaux des médias propriétés de Vivendi”, groupe dont il est le principal actionnaire et qui détient notamment les chaînes Canal+, C8 et CNews.

Plus récemment, Aude Rossigneux, Rédactrice en chef de “Le Média” lancé par les sympathisants de la France Insoumise a été licenciée sans motif par sa directrice Sophia Chikirou, qui s’est notamment occupée de la communication de campagne du candidat insoumis Jean-Luc Mélenchon pendant la présidentielle de 2017.

Dans un communiqué diffusé vendredi, elle dénonce “la brutalité d’une décision qui serait peut-être un sujet pour Le Média si elle était le fait d’un Bolloré”.

Pour rappel, Vincent Bolloré avait notamment fait des choix éditoriaux sur la chaîne d’information Itélé devenue Cnews.

Lesquels choix avaient conduit à un mouvement de grève quasi-générale, empêchant la diffusion de nombreux programmes pendant quelques semaines en 2016.

Les anecdotes se multiplient lorsque l’on creuse le sujet, à l’image de cette ancienne journaliste qui confie à Anadolu, par exemple, qu’une chaîne d’information en continu “interdisait de montrer les attaques au chlore de Bachar al-Assad” en Syrie ou encore d’une journaliste d’un quotidien régional qui fait savoir que sa direction lui a “retiré un sujet sur une mosquée pour avoir été critique avec les positions de la mairie qui l’incriminait”.

Par voie de conséquence, de très nombreux journalistes décident, aujourd’hui, de travailler en freelance pour pouvoir être libres de proposer les sujets qu’ils jugent pertinents sans avoir à subir de pressions hiérarchiques où de filtrage des informations diffusées.

A ce titre, selon une étude de l’Observatoire du Journalisme parue en 2014, 85% des journalistes français considèrent que la liberté d’expression se dégrade et 98% des personnes interrogées estiment que l’opinion politique d’un journaliste influe sur sa façon de traiter une information.

Pour autant, 75% des sondés jugent qu’internet est le canal le plus fiable contre seulement 25% pour les médias traditionnels (TV, Radio et journaux papiers).

Ce qu’il faut principalement noter quant au danger qui pèse sur la pluralité des opinions et sur l’indépendance des journalistes, comme le souligne Médiapart, c’est que les principaux groupes de presse “sont détenus en majorité par des groupes industriels et financiers qui dépendent économiquement, par leurs marchés, de l’Etat et donc du pouvoir politique”.

Selon le journal en ligne, “ces deux facteurs représentent une réelle menace pour notre démocratie”.

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Fawzia Azzouz

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