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Erdogan menace-t-il d’envahir l’Europe de migrants?

Dans son édition payante du 8 septembre 2019, le Figaro titrait « Immigration : une nouvelle vague déferle sur les îles grecques proches de la Turquie ». Dans l’introduction on pouvait lire : « La Turquie a rouvert les vannes de l’immigration et menace « d’inonder l’Europe», selon l’expression de son président, si elle ne perçoit pas plus de fonds. En attendant, les îles grecques, situées face aux côtes Turques, sont déjà débordées. »

Rappelons d’abord que les gardes côtes Turcs gèrent seuls la surveillance de 900 km de côte maritimes et l’armée Turque plus de 900 km de frontières terrestres avec l’Iran, la Syrie et l‘Irak. La Turquie a permis de sauver des centaines de milliers de vies en Méditerranée et a empêché plus  de 80 000 migrants d’arriver en Grèce rien qu’en 2019 et au total depuis l’accord UE – Turquie, plus de 97%. (Source ici et )

De même, sur le compte twitter, l’accent est mis sur les fonds que réclamerait la Erdogan. Mais qu’en est-il vraiment ? Quelle est la réalité de cet accord si souvent utilisé contre la Turquie? 

 

Depuis le début de la guerre en 2011 en Syrie, la Turquie a accueilli plus de 4 millions de syriens en plus des autres réfugiés fuyants les zones de guerres comme les irakiens (entre autres des dizaines de milliers de yézidis, kurdes etc), mais aussi des afghans, des libyens ou des africains ayant choisi les routes de l’immigration qui mènent à l’Europe via la Turquie. Ce qui porte le nombre de réfugiés total à presque 5 millions de réfugiés.

En 2013, des pourparlers avaient été entamés avec la Turquie sur la situation des réfugiés transitant par la Turquie. Face à la crise migratoire de 2015, le premier ministre de l’époque Ahmet Davutoglu et l’Europe signent un accord sur le retour des réfugiés sur le sol Turc afin de stopper le flux massif de réfugiés, l’accord UE-Turquie est né, meilleur pour l’UE et pire pour la Turquie.

L’accord UE-Turquie en chiffres et en faits

Le texte prévoit que la Turquie, où transitent un grand nombre d’immigrants illégaux à destination de l’union européenne, mettra en œuvre des dispositions visant à faire cesser (ou fortement diminuer) ces migrations, et s’engage à accepter le retour sur son sol des migrants ayant franchi la frontière entre la Turquie et la Grèce après le 20 mars 2016 entrée en vigueur de cet accord.

En contre-partie, l’UE s’engage de son côté à lever les restrictions sur les visas attribués aux Turcs pour entrer dans l’espace Schengen à la fin du mois de juin 2016, sous réserve d’une évaluation des actions de la Turquie en matière de lutte contre les transits de migrants.

Concernant les Syriens éligibles à la demande d’asile, ceux-ci ne seront “acceptés sur le sol de l’UE qu’en contre-partie du nombre de Syriens renvoyés sur le sol Turc, et dans la limite de 72 000 personnes”. (Wikipedia)

En clair, la Turquie s’engageait à lutter plus efficacement contre l’immigration illégale vers l’Europe gérer la crise humanitaire et empêcher les morts en méditerranée et les Turcs seraient exemptés de visa dans l’espace Schengen.Afin de diminuer le coût financier lié à cette prise en charge et à l’accueil des réfugiés syriens, l’UE s’était engagée à verser 3 milliards dans un premier temps puis le même montant plus tard.

Si le budget de 3 milliards d’euros a bien été alloué au soutien des migrants en Turquie, afin de faire face à un afflux de plus de 4 millions de réfugiés syriens sur le sol Turc, sur ces 3 milliards, seul 1,94 milliard avait été versé au mois de juin 2018. (source)

En 2019, non seulement les Turcs n’ont toujours pas bénéficié de l’exemption des visas mais le paiement des sommes sur lesquelles s’était engagée l’UE n’ont pas été versées dans leur intégralité sur la 2ème tranche de 3 milliards.  La Turquie, qui prend en charge seul plus de 40 milliards de dollars depuis 2011 pour l’accueil des réfugiés, a du rappelé à l’ordre  en de nombreuses reprises, le défaut d’engagement promis par l’UE. La Turquie prend en charge non seulement l’éducation et la construction d’écoles, mais aussi les frais des santé, de soins et d’hospitalisation des réfugiés et la construction et l’entretien des camps dans lesquels toutes les structures d’accueil sont mises à leur disposition.En juin 2018, la Turquie était en campagne électorale pour les élections présidentielles. Pendant cette période, l’opposition ( Les kémalistes laicistes ultra nationalistes) a mené toute sa campagne sur le sentiment anti-syriens. Elle a promis de « renvoyer tous les syriens chez eux ».

Source sur la politique anti-réfugiés du CHP : France 24MiddleEAstAhvalTwitter

A ce jour ( données UE 08/2019) l’aide humanitaire de l’UE dans les cadre de la Facilité de l’UE en faveur des réfugiés syriens en Turquie  ne s’élève qu’à 2,09 milliards déjà alloués en projets en 2016-2019  sur un montant total promis de 6 milliards en faveur des réfugiés syriens  et non pas du gouvernement comme aide financière directe. Les 3 milliards prévus pour  2016- 2017 ne sont toujours pas intégralement versés et les 3 milliards de 2018- 2019 non plus.

Le document mentionne bien “Au total, 58 projets humanitaires ont été engagés avec 21 organisations humanitaires pour venir en aide aux réfugiés et autres populations vulnérables. Ces projets viennent compléter l’aide non-humanitaire également fournie par l’UE dans le cadre de la facilité, qui se concentre sur les secteurs de l’éducation, de la santé, de la gestion des migrations, des infrastructures municipales et des aides socio-économiques. Cette aide est allouée via le service de la Commission européenne chargé du voisinage et des négociations d’élargissement de l’UE.” Cette aide est donc en priorité allouée aux ONG et l’état Turc n’en reçoit qu’une partie pour soulager le poids financier des budgets du ministère de la Santé et de l’éducation nationale.

Moins de 700 millions d’euros au total donc, sur les 3 milliards mobilisés sur la 1ère tranche 2016-2017 non encore entièrement réglés, devraient à terme revenir à 2 Ministères du gouvernement Turc, contrairement à ce qu’affirme les médias français mal informés. Le gouvernement Turc a reçu à ce jour un versement de 270 millions d’euros au ministère Turc de l’Education nationale, ainsi qu’un versement de 120 millions au ministère de la Santé” toujours à destination des réfugiés syriens. (A noter que le chiffre de 4 millions de réfugiés mentionné représente uniquement les syriens visés dans cet accord et pas le million d’autres réfugiés d’autres origines)

Les conséquences de l’immigration syrienne massive sur la politique en Turquie.

En dépit de l’immigration massive, de promesses de l’UE non tenue sur les visas et l’aide financière aux syriens, Erdogan a remporté les élections à plus de 51% dès le premier tour.

Mais neuf mois plus tard, les élections municipales ont été menées avec les mêmes thèmes anti migrants par la gauche et la droite identitaire ultra nationaliste à renfort de grosses campagnes en ligne et sur les réseaux sociaux relayés par la presse, à coup de fausses rumeurs sur des crimes prétendument commis par des syriens notamment, lancés par des comptes anonymes, relayés par les militants CHP en masse. De plus , à la différence de 2018, la monnaie Turque avait énormément perdu de sa valeur et  le chômage des jeunes notamment avait augmenté. Les jeunes représentent 20% de l’électorat à Istanbul et c’est une cible politiquement sensible aux réseaux sociaux, aux fausses infos et aux rumeurs. Dis dizaines de hashtags comme #suriyelileriistemiyoruz (on ne veut pas de syriens) ont été lancés sur twitter.

Sinan Ogan est un homme politique le plus actif sur les réseaux. Il répand des fausses idées sur les syriens afin d’augmenter le sentiment anti syriens et espère toucher même des électeurs de l’AKP.

Dans cette morosité économique, l’opposition avait trouvé le coupable idéal : les syriens. Selon la propagande populiste menée aussi bien sur les réseaux sociaux que les médias, “les syriens accepteraient de travailler pour moins cher, n’étaient pas conscients du fait qu’ils soient des invités, qu’ils faisaient la fête alors que des soldats Turcs tombaient en martyrs pour eux et que c’était des délinquants pédophiles et violeurs”. Voilà les thèmes qui ont reçu de l’audience dans l’électorat Turc.

Les thématiques identitaires utilisées par l’extrême droite en Europe servent donc  dorénavant d’arguments au CHP Turc.

Dans ce climat de tension, le parti d’Erdogan a perdu les grandes villes comme Istanbul et Ankara. Cela a réconforté l’opposition dans sa politique anti immigrationniste. Pour limiter la casse, le gouvernement a promis de mieux lutter contre l’immigration illégale en promettant par exemple de « renvoyer les syriens dans les villes où ils étaient enregistrés » ( En Turquie la majorité des syriens ne vivent pas dans des camps mais sont enregistré dans la ville de leur choix, ils doivent se signaler lors de tout changement de résidence te nombreux choisissent Istanbul, pôle économique du pays). Le Ministre de l’Intérieur a déclaré dans la presse Turque « qu’aucun syrien n’était renvoyé en Syrie mais seulement dans sa ville enregistrement  d’origine en Turquie. Les réfugiés en situation irrégulière comme les afghans sont quant à eux désormais exclus du territoire et renvoyés chez eux.

Pour faire face à cette situation, le président Erdogan a donc rappelé que la Turquie avait déjà dépensé plus de 40 milliards de dollars et qu’il n’était plus question pour la Turquie de subir seule cette nouvelle pression migratoire qu se préparait à ses portes avec les bombardement sur Idlib. Il a rappelé à juste titre que  la Turquie était déjà le pays qui accueille le plus de réfugiés au monde.

Depuis des années les autorités Turques réclament une zone de sécurité à l’intérieur de la frontière syrienne pour permettre à des millions de réfugiés de retourner chez eux. Or, alors que des pourparlers continuaient avec les Etats-Unis, le régime de Damas a une nouvelle fois bombardé des villes comme Idlib qui a poussé plus de 500 000 réfugiés à se diriger en masse  à la frontière Turque.

Cette fois-ci la Turquie a pris la décision de refuser la nouvelle vague et dans son discours, le 7 septembre dernier devant les membres de son parti, le président a rappelé qu’il avait fait part à Trump, Merkel et Poutine et l’UE de la nécessité de cette zone de sécurité.

Dans ce discours,  rapporté par Euronews Turc, Erdogan rappelle à raison la non tenue des engagements de l’Europe envers la Turquie notamment les sommes promises aux syriens mais aussi ses engagements non tenus sur les visas.

Le Président Turc a  rappelé le nombre croissant de syriens sur le sol Turc (4 millions aujourdh’hui) que la Turquie ne peut plus assumer seule mais qui aspirent aussi à rentrer chez eux en sécurité. Il a aussi prévenu qu’une nouvelle tragédie humanitaire était en cours. Erdogan réclame donc avant tout la mise en place de zones sécurisées en Syrie qui vont non seulement endiguer cette nouvelle vague de réfugiés mais aussi permettre à au moins 1 million de syriens de retourner chez eux dans les zones sous protection Turque, ou la Turquie entend construire des logements, des écoles et des hôpitaux comme elle l’a fait dans les zones qu’elle contrôle déjà. La Turquie réclame donc un soutien logique de la communauté internationale alors qu’elle assume par ailleurs dans les zones contrôlées par l’opposition sous sa protection,  une grande partie des  réfugiés syriens chassés du Liban récemment.

On notera aussi les conditions immondes des réfugiés syriens au Liban qui n’ont rien à voir  avec les conditions de vie en Turquie. (Le FigaroFrance24HRW)

Dans ce contexte, le fait que Le Figaro mette en avant les fonds alloués est très malhonnête. D’une part parce que, c’est bien l’Europe qui refuse d’honorer un accord destiné à s’offrir « sa tranquillité » mais aussi ne fait rien pour empêcher la nouvelle vague de réfugiés. D’autant que le Liban a reçu aussi beaucoup d’argent de l’UE mais ça ni le Figaro ni les autres médias n’en parle jamais .

“Au Liban, l’UE fournit une aide en espèces, des soins de santé secondaires, une éducation non formelle ainsi que des abris (y compris des services d’approvisionnement en eau, d’hygiène et d’assainissement) afin d’améliorer les conditions de vie souvent épouvantables des familles déplacées. Les partenaires humanitaires de l’UE surveillent régulièrement les principales préoccupations en matière de protection et fournissent des conseils et une assistance juridique. Depuis 2012, l’aide humanitaire de l’UE au Liban a bénéficié à quelque 750 000 Syriens. Depuis 2011,  le financement humanitaire octroyé par l’UE s’est élevé à 580 millions d’euros.”

Il faut juste rappeler que les médias occidentaux soutiennent l’opposition en Turquie, c’est la raison pour laquelle ils placent la Turquie au centre de leurs infos quelque soit le sujet : même positive l’info est transformée de manière négative.

Pourtant c’est bien cette opposition qui réclame l’ouverture des frontières afin de laisser passer les syriens qui veulent se rendre en Europe.     Le président Turc a déjà perdu beaucoup en terme de coût politique en maintenant sa politique d’accueil, pour autant, la presse et les politiques français ont choisi le CHP qui a le même discours que Marine Le Pen en France. Plus personne n’est à un paradoxe près, pour eux ce qui importe c’est que le Erdogan bashing fonctionne.

Source: medyaturk.info

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About the author

Fatih Karakaya

Fatih Karakaya

Fatih Karakaya est né en 1977 à Kayseri en Turquie. Il est parti à l’âge de 10 ans en France. Après ces études de Turcologie à l’université de Strasbourg, il a commencé à travailler pour des journaux locaux en France.

Par la suite, il a écrit des écrits sur le site d’information Haber7 avant de rejoindre l’Agence de presse Anadolu.

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